J.Villepreux PowerJeanne Villepreux-Power (1794-1871) ou le destin exceptionnel d'une femme de science naturaliste du XIXe siècle


Jeanne Villepreux est née à Juillac, chef-lieu de canton du département de la Corrèze, le 5 Vendémiaire de l'An 3 du calendrier révolutionnaire, soit le 25 Septembre 1794. Elle était l'aînée des enfants de Pierre Villepreux petit propriétaire mais aussi successivement militaire, garde champêtre, cordonnier, agent salpêtrier. On dit que la famille Villepreux avait connu autrefois des jours plus brillants et même porté la particule.

La légende veut que la jeune fille ait été bergère. A la campagne, tous les enfants gardaient un jour ou l'autre les troupeaux.
Nous avons la preuve que Jeanne, surnommée Lili, savait au moins lire et écrire, contrairement à sa sœur et à son frère qui, adultes, seront déclarés illettrés dans divers documents. À part cela, nous savons peu de choses de son enfance.
Sa mère meurt en 1805. Jeanne n'a que onze ans.
Son père se remarie. Il semble que les relations avec sa belle-mère étaient mauvaises.

Robe de mariage de la Duchesse de Berry
Robe de mariage de la Duchesse de Berry
À l'âge de 18 ans, avec l'accord de son père, elle quitte son village pour « monter » à Paris où une parente lui a promis un emploi.
Mineure, elle ne peut voyager seule. Elle est donc confiée à un cousin qui convoie des troupeaux vers les abattoirs parisiens. C'est un trajet de 480 km à pied. On marchait beaucoup à cette époque!
Les choses se passent mal. Arrivés à Orléans, le cousin agresse la jeune fille qui se réfugie à la gendarmerie où elle doit prouver sa bonne foi. Elle est assignée à résidence dans un couvent, le temps de recevoir de Juillac les documents l'autorisant à poursuivre son voyage. La mairie de Juillac conserve la lettre émouvante qu'elle a envoyée dans ce but en avril 1812 au maire de la commune.
Quand elle arrive enfin à Paris, elle n'est plus attendue. Sa place a été prise ; la voilà sans travail. Fort heureusement pour elle, son atout est un grand talent de brodeuse. Une célèbre maison de mode de l'époque (Germon et Huchez) lui fait confiance et l'engage. Elle va s'y révéler d'une grande habileté.
Nous sommes à la période de la Restauration. Louis XVIII règne sur la France.
En 1816, la jeune princesse Marie-Caroline de Bourbon, fille de François 1er, Roi des Deux-Siciles, vient à Paris pour épouser le duc de Berry, neveu du Roi de France.
La maison Germon et Huchez est chargée de la confection du trousseau.
La création et la réalisation des somptueuses broderies de la robe nuptiale sont confiées à Jeanne.
La beauté de l'ouvrage est très remarquée, notamment par un jeune noble anglais de passage à Paris, Lord James Power, riche négociant en Sicile.
Les jeunes gens se rencontrent et tombent amoureux.

Aquarelle de Jeanne Villepreux représentant un argonaute vivant
Aquarelle de Jeanne Villepreux représentant un argonaute vivant
Ils partent pour Messine où James réside et s'y marient en mars 1818. Jeanne va alors connaître la vie mondaine de la riche colonie anglaise sicilienne.
Mais cela ne lui suffit pas.
Elle se lance dans les études et devient petit à petit « femme savante ». Elle se cultive, lit beaucoup, apprend plusieurs langues (anglais, italien, latin, grec). D'une curiosité insatiable elle se passionne pour tout ce qui concerne les sciences dites naturelles.
Elle parcourt la Sicile en tous sens pour découvrir ses paysages, ses monuments, ses richesses naturelles et son abondant patrimoine culturel.
Elle rassemble progressivement une importante collection dans des domaines variés.
Elle effectue plusieurs travaux dans les domaines zoologiques, botaniques et géologiques, qu'elle communique à l'académie de Catane où elle est très appréciée en dépit de son sexe.
Elle s'intéresse particulièrement à la faune marine très riche dans le détroit de Messine. Elle décrit et étudie de nombreuses espèces.
Elle se passionne surtout pour l'argonaute (Argonauta argo), curieux mollusque céphalopode à coquille qui y pullule à l'époque.

Ce poulpe faisait l'objet de querelles incessantes entre naturalistes depuis des siècles.
Confondu longtemps avec un autre poulpe à coquille, le nautile, on savait depuis peu qu'il s'agissait de deux animaux bien différents. La coquille du nautile est dure, calcifiée et cloisonnée, l'animal y étant solidement attaché. Celle de l'argonaute est fine comme du papier (d'où le non de « paper nautilus » donné par les anglais) et n'est pas cloisonnée, ce qui permet à l'animal d'en sortir.
Deux opinions s'affrontaient au sujet de la nature de la coquille de l'argonaute.
Certains affirmaient que le poulpe empruntait la coquille vide d'un coquillage à l'exemple du bernard-l'ermite.
D'autres, comme le français Lamarck, pensaient que le poulpe construisait sa coquille.
De plus, tous les spécimens connus étaient de sexe féminin.
Jeanne va s'attacher à résoudre ces problèmes.
Elle met alors au point la toute première méthode expérimentale.
Expérimenter était chose nouvelle, les naturalistes se contentant d'observer et de classer dans leurs « cabinets » des spécimens conservés dans l'alcool.
Elle va créer des outils originaux permettant l'observation des animaux aquatiques « in vivo ».
Elle crée dès 1832, de grandes cages qu'elle immerge en mer pour les expérimentations sur le terrain (cages à la Power).

Coquille d'argonaure
Coquille d'argonaure
Argonaute mâle - Taille : quelques millimètres
Argonaute mâle - Taille : quelques millimètres
Elle invente des récipients en verre qu'elle nomme « aquaria ». Elle y reconstitue les conditions du milieu naturel pour l'étude en laboratoire. Ils précéderont les premiers aquariums anglais d'une vingtaine d'années.
S'appuyant sur des centaines d'expériences elle démontre :
que l'Argonaute construit bien sa coquille par les sécrétions de ses tentacules.
qu'il peut en réparer de la même manière les fractures éventuelles.
Elle découvre aussi le mâle, être minuscule qui avait été considéré jusqu'alors comme un petit ver marin parasite.

Cependant, Jeanne est une femme, de plus autodidacte. Si la reconnaissance est effective chez ses collègues naturalistes de Catane et Messine, il n'en est pas de même en France où le mandarin de la zoologie de l'époque, Blainville, juge ses travaux sans intérêt et contraires à sa doctrine affirmant que l'argonaute emprunte la coquille d'un autre mollusque.
S'ensuit une longue bataille qu'on a nommée « bataille de l'argonaute ».
Jeanne est vivement soutenue par la célèbre académie de Catane (Academia Gioena) et, surtout, par le célèbre naturaliste anglais, le professeur Richard Owen, directeur du British Museum (on lui doit la définition du mot « dinosaure »).
Grâce à ces appuis, Jeanne finira par l'emporter.
Blainville ne s'inclinera qu'après une longue résistance.
Il reconnaît qu'elle est la seule inventrice de l'aquarium et rend enfin hommage à ses recherches sur l'argonaute.
L'admiration européenne est unanime. En 1839, Jeanne est admise membre correspondant de la Zoological Society de Londres. Elle fera partie de dix huit autres académies en Europe, ce qui était un exceptionnel honneur pour une femme en cette première moitié du dix neuvième siècle.

La suite est plus triste.
Le couple Power prévoit de s'installer à Londres.
Leur mobilier et les riches collections sont embarqués en 1838 sur le brigantin Bramley qui, par malheur, sombre, corps et biens, en Méditerranée.
Jeanne ne se remettra jamais de cette catastrophe.
Sa carrière scientifique s'arrête à cette époque.
En 1842, le couple s'installe à Paris. James y crée une entreprise d'électrolyse avant de devenir le représentant pour la France de la société du câble télégraphique sous-marin qui posera le premier câble reliant Calais à Douvres en 1851.
Jeanne n'a plus l'âge des aventures.
Son activité se limite à l'entretien d'une riche correspondance et à l'édition du résumé de ses travaux dans un livre portant le titre de « Observations physiques sur le poulpe Argonauta argo ».
Elle s'intéresse cependant à l'astronomie et publie un ouvrage sur les météorites et corps célestes.

Cage
Cage
La guerre éclate en 1870.
Jeanne se réfugie dans son bourg natal de Juillac pour échapper au terrible siège de Paris. Elle y décède en 1871. Elle avait soixante dix sept ans.
James meurt à Paris un an après.
Tous deux sont enterrés dans le vieux cimetière du Village.
Le couple n'avait pas d'enfants.
La suite est une longue période d'oubli.
Les sciences ont beaucoup évolué depuis dans tous les domaines. Les connaissances biologiques n'ont cessé de progresser. Les travaux précurseurs de Jeanne vont vite appartenir à un passé révolu.
Sa carrière et son œuvre ne sont plus cités que dans de rares ouvrages.
Sa maison de Juillac et sa tombe sont détruites ; son village l'oublie.
Ce n'est que dans les années 1980 qu'un habitant retraité de Juillac, monsieur Claude Arnal, entreprend les recherches qui permettront de redécouvrir cette femme remarquable et de lui redonner la place qu'elle mérite dans l'histoire des sciences.
En 1993, l'Aquarium du Limousin ouvre ses portes à Limoges. Claude Arnal prend contact avec moi.
L'Aquarium du Limousin ne pouvant que s'intéresser à cette pionnière de l'aquariologie, de surcroît d'origine limousine, va éditer en 1995 un premier document destiné au grand public et au milieu scolaire.
Ce fut le début d'une renaissance.
On ne peut donner la liste de tous articles, conférences, expositions qui se sont succédés.
Une association portant son nom est fondée à Juillac en 2007 sous la présidence d'Anne-Lan, artiste peintre corrézienne réputée pour ses œuvres peintes sur soie. Cette présidence est justifiée par le fait que Jeanne était, non seulement une femme de science, mais aussi une artiste comme en témoignent quelques rares aquarelles conservées dans les musées.

Jeanne Villepreux : peinture sur soir d'Anne Lan
Jeanne Villepreux : peinture sur soir d'Anne Lan
L'œuvre de Jeanne Villepreux a été présentée dans plusieurs réunions savantes dont le Congrès International de Zoologie à Paris en 2011.
Le roman de sa vie a été écrit par Claude Duneton sous le titre « La dame de l'Argonaute ».
Un congrès international lui a été consacré à Messine et Catane en 2012 sous la présidence d'une savante italienne de notre époque, le professeur Michaela Angelo.
Un grand prix Jeanne Villepreux récompense maintenant chaque année trois jeunes étudiantes en science de la région Limousine.
Elle a désormais l'honneur de figurer officiellement dans la liste des quarante femmes de science de l'histoire sélectionnées par la Commission Européenne.
En 1997, l'Union Astronomique Internationale a donné son nom à un grand cratère de la planète Vénus (où seuls les noms féminins sont admis).

Enfin, les sites internet consacrés à Jeanne Villepreux-Power, dont celui de jeanne-villepreux.org/ , ne cessent de se multiplier dans le monde entier.

Jeanne Villepreux–Power est sortie de l'oubli pour tenir une place justifiée en tant que première femme scientifique moderne et mère de l'aquariologie. ●


 Photo entête : Jeanne Villepreux Power en 1861

Claude Vast
Président d'honneur de la Fédération Française d'Aquariophilie
Association Jeanne Villepreux-Power
Aquarium du Limousin


 

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