Chevre provencale1La chèvre provençale ou ... La seconde vie de la chèvre de Monsieur Seguin


La Provence porte sur son territoire deux populations très anciennes de chèvre : La chèvre du Rove & la chèvre commune provençale.

Chevre provencale2 joel CorbonLa chèvre du Rove est connue pour les brousses confectionnées avec son lait et vendues dans un cornet dans la région marseillaise. Elle est remarquable pour sa présence comme « meneuse » dans les troupeaux de moutons transhumants de la plaine de la Crau. Cette chèvre, au fil des siècles, s'est adaptée à la végétation aride de la garrigue de la basse Provence, notamment dans le massif du Rove à coté de Marseille. Ce n'est pas une grosse laitière mais elle produit un lait très riche. Les éleveurs de moutons de la plaine de la Crau l'ont utilisée et sélectionnée pour conduire les troupeaux vers la montagne. En effet, la chèvre est plus indépendante et intrépide que le mouton et suit facilement les hommes en leur faisant confiance pour trouver leur chemin et leur nourriture.
Toujours devant les troupeaux la chèvre du Rove est devenue, avec le temps, la « porte drapeau » du troupeau. Les bergers ont eu tendance à sélectionner cette chèvre, et notamment les boucs, plus sur la noblesse de son apparence et notamment la majesté de son encornage que pour ses qualités laitières. Il faut dire que la chèvre du Rove a noble allure avec son corps élancé et ses cornes en lyre... C'est certainement ce qui a sauvé précocement cette race de la concurrence des races laitières plus productives qui ne sont pas révélées à la hauteur de cette rivale sur le plan de l'esthétique et de l'adaptation à un environnement très difficile.

La chèvre commune provençale a une histoire plus chaotique.
Très présente dans toute la Provence et les Préalpes du sud, la chèvre provençale a joué un rôle majeur dans l'économie agricole et domestique. La chèvre provençale est une bonne laitière qui a eu un rôle nourricier essentiel.
Pour comprendre son histoire on doit remonter deux siècles en arrière.
En Provence comme dans le reste de la France, la population est sortie des grandes crises : épidémies, guerres et famines.
Après la révolution française, la population agricole connaît, en Provence, un essor important. L'agriculture va ainsi coloniser les terres et les territoires les plus arides et les plus reculés. Les exploitations agricoles de ces zones de l'arrière pays sont de petites tailles et orientées vers la polyculture-élevage. En effet dans les zones sèches l'élevage du mouton pour la laine permet d'utiliser les parcours alors que les terres arables sont réservées à la polyculture. Plus haut dans les Alpes, la vache remplace parfois le mouton. La chèvre, elle, est présente sur tout le territoire notamment sur les petites exploitations. En effet la chèvre se nourrit de peu. Sa capacité à digérer les tanins lui permet de se nourrir de broussailles et de feuilles délaissées par les autres espèces animales de la ferme. A cette époque la vie à la campagne est dure, les rendements sont faibles, les familles sont pauvres et ne mangent de la viande que les jours de fête ; le lait et le fromage de chèvre constituent un apport essentiel et bon marché de protéines animales. D'autre part la chèvre est une mère docile. Elle accepte de nourrir les agneaux orphelins ou délaissés par leur mère. A cette époque, le nombre de chèvres est tellement important qu'il va y avoir un impact très important sur la régression de la forêt.
Dés la fin du 18è siècle, les autorités vont s'alarmer des effets néfastes des chèvres sur la forêt et prendre des mesures pour réglementer leur présence.
Tout au long du 19è siècle, les gouvernements successifs vont rédiger des lois, des arrêtés qui vont réglementer le nombre de chèvres, interdire certaines zones du territoire aux caprins ou obliger les éleveurs à certaines pratiques de protection de la forêt (comme le gardiennage collectif des troupeaux). La chèvre va être accusée de milles maux : « elle a la dent venimeuse », « elle rend folle », « elle a le pied coupant » !
Chevre provencale - troupeau Ph. Joel CorbonElle va devenir l' « ennemie » de la forêt et des pouvoirs publics.
Face à cette oppression continue et ciblée des pouvoirs publics, les paysans, les consommateurs et parfois les élus vont protester, se plaindre, demander des dérogation, plaider la cause des plus pauvres et des plus dénutris.
Mais rien n'y fait jusqu'à la première guerre mondiale, la chèvre est un animal néfaste et indésirable. Face à cette oppression continue et aux vaines réclamations du monde paysan, les agriculteurs vont réagir en la cachant. Elle sera désormais cantonnée au fin fond des bergeries, ou dans des locaux sombres peu accessibles pour qu'elle ne soit pas trop visible. Petit à petit la chèvre va passer de l'économie « commerciale » à l'économie domestique réservée à la femme. Elle ne sera plus mise en avant par les éleveurs comme le reste du cheptel : moutons, vaches, ânes et chevaux. La chèvre passe dans l'économie secondaire de l'exploitation comme la volaille ou les lapins. Elle devient l'animal de la femme. Et même pire, l'animal devient l'animal de la féminité et de l'anti-virilité. S'occuper d'une chèvre s'est compromettre son statut social d'homme. Désormais seul les femmes et les enfants vont s'occuper des chèvres. Les « vieux » ou les célibataires peuvent aussi s'occuper des chèvres car ils ne sont pas considérés comme des Hommes comme les autres. En effet les « vieux » ne possèdent plus l'autorité sur le clan familial et les célibataires s'occupent comme les femmes de la cuisine, du ménage et de la basse cour....

Il y a aussi un autre élément plus ancien qui ne va pas arranger le statut social de la chèvre. Dans l'imagerie provençale ancienne, la chèvre, et surtout le bouc, sont associés au diable et au mauvais sort. Au moyen âge quand un bébé nait, les marraines regardent s'il n'a pas le pied fourchu ou la présence de cornes naissantes, signes d'incarnation par le diable (contes provençaux). Plus récemment on retrouve chez des auteurs provençaux, comme Pagnol ou Giono, la chèvre associée ou porteuse du mauvais sort (Manon des sources, Regain, .....).
Il semblerait que cette association du caprin au diabolique remonte au premier âge de la religion chrétienne. Les religieux, porteur du pouvoir spirituel et du devoir d'éducation morale ont, pour éduquer leurs pratiquants, personnifié le mal. Un des combats moraux le plus importants du clergé de cette époque est la lutte contre la luxure, le libertinage et les pratiques sexuelles en général. Naturellement sur le plan sexuel, le mauvais exemple à ne pas suivre est devenu le bouc et la chèvre. A la fois pour la lubricité et la puanteur du bouc, mais aussi pour le caractère et le comportement alimentaire facétieux et incontrôlable de la chèvre.

Chevre provencale - Troupeau  Ph. Joel CorbonLa chèvre a failli disparaître face à ce complot public et religieux. Après de la seconde guerre mondiale, l'agriculture, et l'élevage en particulier, vont connaître un développement une modernisation très importants. Les troupeaux de moutons s'agrandissent passant de moins de 100 têtes à plus de 300, voire 500 ou 1 000 têtes. Le lait en poudre vient se substituer à la chèvre pour élever les agneaux orphelins, les femmes participent de moins en moins aux activités de l'exploitation. Ainsi les effectifs caprins déclinent très vite, seuls les exploitants âgés très traditionnels gardent encore quelques animaux pour leurs besoins personnels. Cette chèvre, qui a traversé les siècles sans avoir été sélectionnée, est qualifiée de commune, voire de bâtarde. Pour sauver la chèvre provençale, il aurait fallu que de jeunes éleveurs créent des élevages spécialisés. Or il est « impossible » pour un jeune du Pays de devenir éleveur. Ce serait pour lui un suicide social et familial. Ce serait se mettre au banc de la société locale en élevant un « animal de la honte et de la déchéance ». Ce serait compromettre sa virilité...et son avenir.

Cependant une révolution va rebattre les cartes. Avec mai 68, les zones agricoles dévitalisées comme les Préalpes du sud, voient arriver des jeunes « intellos » de la ville qui, non empreints des mœurs et valeurs morales locales, vont saisir l'aubaine de créer des élevages caprins fromagers. En effet avec quelques chèvres et sans gros investissements en foncier, en immobilier, en équipements et installations techniques, il est possible de gagner assez facilement sa vie en produisant et en vendant directement ses fromages dans une région où le chèvre est le fromage principal des familles locales. Malheureusement les néo-ruraux amènent avec eux de nouvelles races de chèvres plus productives : l'alpine chamoisée et la Saanen ainsi qu'une nouvelle technologie fromagère : le caillé lactique.

Chevre provencale - Troupeau Ph. Joel CorbonDans les années 1980, la chèvre provençale et le fromage de chèvre en caillé doux traditionnel ont quasiment disparu avec l'extinction des derniers vieux éleveurs traditionnels. Même les moutonniers qui avaient encore quelques chèvres dans leur troupeau ont adopté l'Alpine chamoisée.

Dans les années 90, quelques éleveurs décident de créer une Association pour la sauvegarde de la chèvre provençale : l'Association de Sauvegarde et de développement de la Chèvre Commune Provençale (ASDCCP). En 1994 il ne reste plus que 5 éleveurs professionnels avec 400 chèvres et une dizaine de boucs. Ce reprise en main de la chèvre provençale va de pair avec la démarche de reconnaissance en AOC du Banon, initiée en 1993, qui va associer le produit à la race caprine historique : la chèvre commune provençale.

Vingt ans après, il y a une vingtaine d'éleveurs, plus de 1 400 chèvres et 64 boucs. La chèvre provençale n'est pas totalement tirée d'affaire, mais la population est en croissance et son image de chèvre laitière rustique locale est plus affirmée et reconnue. Un guide technique de sélection des chèvres a été adopté par les éleveurs permettant de maintenir la diversité génétique. Un effort particulier est fait pour connaître la généalogie de toutes les chèvres et de tous les mâles. Cette renaissance de la Chèvre Provençale n'a pu se faire qu'avec le partenariat de l'Institut de l'élevage, de Capgène et de la Chambre d'agriculture des Alpes de Haute Provence ●


Sur internet, découvrez l'Association de Sauvegarde de la Chèvre Commune Provençale : http://www.asdccp.org


Texte & photos : Joël Corbon

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