Merinos1Le Mérinos de Rambouillet : un musée à pattes


La race Mérinos de Rambouillet est un objet patrimonial unique en son genre : c’est une sorte de musée sur pattes.

Une page d’histoire s’impose pour comprendre : Louis XVI est surtout connu pour son destin funeste, néanmoins il a en réalité accompli quelques actions innovantes. En particulier son conseiller des finances, Trudaine avait bien remarqué que les races ovines françaises avaient une laine de qualité médiocre, à une époque où cette matière première était de première importance.

Merinos2L’Espagne est alors dominante dans cette production grâce à une race, la Mérinos. L’importation (à pied !) depuis l’Espagne de 344 brebis, 42 béliers et d’animaux castrés issus de dix familles différentes est alors organisée en 1786. Les animaux seront élevés au domaine de Rambouillet, dont le château vient d’être acheté par Louis XVI, et où une importante ferme expérimentale venait d’être construite. Avec l’arrivée des Mérinos le domaine de Rambouillet devient progressivement Bergerie Royale, avec pour vocation première l’élevage en race pure du Mérinos puis la formation des bergers.

Malgré la révolution l’œuvre de Louis XVI perdure et une seconde importation de Mérinos d’Espagne aura lieu en 1801, avec l’arrivée de 40 nouveaux animaux. Mais la qualité lainière n’est pas au rendez-vous et peu d’animaux feront souche. Depuis, aucune nouvelle importation n’aura lieu, ce qui signifie concrètement que les brebis que vous voyez aujourd’hui à la Bergerie sont toutes issues de ces deux importations.

La fonction première du troupeau reste l’amélioration du cheptel français. La clavelée cause d’abord de lourdes pertes dans le troupeau, puis il se développe enfin ce qui permit de fournir des brebis dans la France entière, notamment grâce aux nombreuses bergeries d’Etat créées par Napoléon. En 1811, on dénombrait environ 200 000 Mérinos de race pure en France, descendants directs de Rambouillet ou d’autres troupeaux espagnols importés par Napoléon. Cependant, les difficultés financières et la chute de l’Empire conduisirent à la disparition progressive de ces bergeries. Seul Rambouillet survivra. Le troupeau restant eut alors un statut de pépinière pour l’amélioration des races tout au long du XIXè siècle. Le Mérinos de Rambouillet est ainsi à l’origine plus ou moins directement de races comme l’Ile de France, le Mérinos d’Arles ou encore le Mérinos précoce.

Le XIXè siècle est aussi la grande période d’extension du Mérinos dans le monde entier, que ce soit par Rambouillet, l’Espagne ou le Portugal. En Australie, l’élevage Peppin, supposé être à l’origine de 70% des gènes du Mérinos Australien, a démarré à partir d’un bélier nommé « Empereur » qui provenait directement de la Bergerie dans les années 1850. Aux Etats-Unis, les premières importations ont lieu au début du XIXème siècle. A la même époque l’Allemagne deviendra également un grand pays du Mérinos – la race Mérinos de l’Est en est une des survivances de cette période. D’autres exportations auront lieu également avec succès en Afrique du Sud ou en Argentine. Mais ce développement mondial se fait concomitamment à l’extinction de la race dans son berceau en Espagne, à la suite des guerres napoléoniennes.

Le début de l’élevage à Rambouillet s’est fait au détriment complet de sa variabilité génétique : le troupeau est fermé à tout apport extérieur au sens littéral (il y est clos derrière les murs du parc de Rambouillet pour le mettre « à l’abri de toute mésalliance fortuite » - Bernardin, 1890). Ensuite la sélection est intense (toujours Bernardin en 1890 : « A Rambouillet (…), on n’a qu’un objectif : la perfection des animaux quant au rendement et à la qualité de la laine ») à la fois pour conserver les animaux les plus laiMerinos3niers (trois critères principaux : finesse de laine, poids de toison et longueur de mèches) et éliminer les animaux hors standard, en particulier les animaux noirs ou porteurs de tâches. Autre source drastique d’appauvrissement génétique, les meilleurs reproducteurs étaient souvent offerts en cadeau aux dignitaires de passage à Rambouillet. Néanmoins quelques écrits et l’existence de registres d’animaux (avec des généalogies inscrites) au moins depuis l’année 1853 donnent à penser qu’il est probable que les bergers évitait les accouplements entre proches apparentés. Le passage au XXème siècle est compliqué pour le troupeau : une nouvelle épidémie de clavelée en 1911 fait des ravages dans le rang des reproducteurs, puis la première guerre mondiale aura un effet drastique sur les effectifs également : le nombre d’agneaux vivants inscrits passe de 234 en 1914 à 61 en 1919. Tous ces effets combinés font que C. Roy (2000) estime qu’entre 1801 et 1927, la consanguinité du troupeau augmente de 30%.

Les risques liés à la consanguinité sont enfin pris en compte clairement à partir de 1927. C’est cette année qu’est créé le registre des luttes et naissances. Les accouplements ne sont possibles qu’à condition qu’il n’y ait aucun ancêtre commun jusqu’à la 6ème génération. Néanmoins une certaine sélection est toujours opérée. Les animaux sont classés en trois catégories de peau : plissés, non plissés et intermédiaires, et sont accouplés intra groupes. Cette accalmie permet de limiter l’accroissement de la consanguinité, jusqu’à deux nouveaux événements qui porteront à nouveau préjudice à notre Mérinos : la seconde guerre mondiale bien sûr, puis, en 1947, l’apparition d’une « poule aux œufs d’or » si l’on peut oser cette métaphore en mouton ! Il nait en effet, à la Bergerie, un bélier avec une finesse de laine exceptionnelle. La tentation est grande de l’utiliser très – trop - largement, au détriment de la bonne application des règles de gestion de la variabilité génétique. Résultat, entre 1947 et 1967, la consanguinité de la race augmentera de 40 %. Cette erreur ne pourra qu’être seulement atténuée aux générations suivantes, puisqu’on estime que les gènes de ce bélier contribuent pour encore 14% du pool de gènes des brebis nées entre 2010 et 2015.

Merinos4En 1967, la gestion est reprise en main et centrée principalement sur la consanguinité : la laine n’est plus un produit d’avenir en Europe, qui est supplantée pour cette production par les pays de l’hémisphère Sud – dont l’Australie, avec les descendants du Rambouillet ! Les accouplements se font en vérifiant sur papier la compatibilité des brebis et des béliers jusqu’à la quatrième génération. Les qualités lainières sont encore un peu prises en considération grâce aux « fiches lainières » décrivant la couleur, la densité, l’étendue, la finesse et le poids de la laine de chaque animal. L’informatique prendra le relais en 1977 grâce à un logiciel créé par un ancien chef d’exploitation, M. Foucher, qui sera ensuite repris par l’Institut de l’Élevage. Enfin, depuis 2005, la gestion des accouplements se fait à l’INRA de Toulouse grâce à un logiciel qui minimise l’apparentement entre mâles et femelles à accoupler. Les mâles mis à la reproduction sont sélectionnés par rapport au standard de race, à la laine, à des critères zootechniques, mais aussi au typage PrP (i.e. résistance à la maladie de la tremblante). Après 50 ans de prise en main scientifique du troupeau, l’opération est couronnée de succès puisqu’aujourd’hui la Mérinos de Rambouillet est, parmi plus de soixante-dix races étudiées par l’Institut de l’Élevage, celle dont l’accroissement de la consanguinité est le plus limité.

Néanmoins, entre effectifs très limités ? incidents sanitaires et de gestion, il n’y a pas de miracle : la consanguinité de la Mérinos de Rambouillet est estimée en 2017 à plus de 52%. Curieusement, cela a relativement peu d’incidence sur les performances de cette race : plusieurs études ont montré que la fertilité et le poids des animaux actuels est meilleur que ceux nés il y a 100 ans, alors qu’on s’attendait à l’inverse, sous l’effet de la consanguinité. Plusieurs explications à cela. D’abord, les conditions d’élevage se sont nettement améliorées en un siècle. Les progrès de l’alimentation ont permis Merinos5d’augmenter le format des animaux, et la surveillance intensive des naissances, avec les cases individuelles pour brebis, le nourrissage additionnel au biberon et l’installation de lampes à infrarouge pour les animaux les plus fragiles, ont permis de sauver de nombreux agneaux. Ensuite, grâce à la gestion raisonnée du troupeau en évitant les accouplements entre proches apparentés, il est probable que les mutations les plus néfastes ont été peu à peu éliminées du génome du Rambouillet. De premières études de l’ADN du troupeau ont montré que la gestion raisonnée de cette race est efficace. La population n’est pas structurée en groupes familiaux, et la dépression de consanguinité est faible. Ceci dit, pas de conclusions hâtives : cela ne signifie pas qu’un degré élevé de consanguinité n’est pas problématique. Certes, le Rambouillet est toujours vivant, mais il serait impossible aujourd’hui de le sélectionner pour tout autre trait qu’il n’a pas déjà aujourd’hui : son génome est complètement homogène. On peut juste le conserver, tel qu’il est.

Aujourd’hui le troupeau compte environ 120 femelles et 20 mâles. Conservé dans un lieu unique, avec des petits effectifs, il est donc particulièrement fragile. Pour se préserver des risques d’extinction totale en cas d’une catastrophe majeure (accident sanitaire, incendie…), les gènes du troupeau (gamètes, embryons, cellules) sont conservés dans l’azote liquide dans les collections de la Cryobanque nationale. Par son parcours, le Mérinos est un patrimoine vivant de l’histoire d’une matière qui a été fondamentale au XIXè siècle, la laine. Par son génome, ce troupeau est un aussi objet scientifique de premier intérêt pour étudier comment, à long terme, la consanguinité affecte les populations d’élevage, et quels sont ses impacts sur des critères de production. A ce titre, pour paraphraser Annick Audiot (INRA), le Mérinos de Rambouillet est bien une « race d’hier qui peut aider l’élevage de demain » !


Pour voir le Mérinos de Rambouillet :
Bergerie Nationale - Parc du château - CS40609
78514 Rambouillet cedex
Tél. 01 61 08 68 00 - Fax: 01 34 83 07 54
http://www.bergerie-nationale.educagri.fr/


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