JP DigardLe cheval n’est pas et ne sera jamais un animal de compagnie comme le chat ou le chien


La majorité de nos contemporains, désormais urbanisés (ou « rurbanisés ») et en tout cas coupés de leurs lointaines racines paysannes et de la culture animalière correspondante, ne connaissent (encore faut-il le dire vite…) que leurs « animaux de compagnie » (à ne pas confondre avec les « animaux domestiques » : bœuf, cheval, mouton, etc.).

La généralisation du modèle culturel « animal de compagnie » fait que l’on a aujourd’hui de plus en plus tendance à voir tous les autres animaux à son image, y compris les animaux sauvages plus ou moins « disneylandisés ». Tel est aussi le cas du cheval. Depuis qu’il a quitté, dans les années 1950, la sphère du travail pour celle du sport et des loisirs, son statut ne cesse de se rapprocher de celui d’un animal de compagnie, c’est-à-dire d’un animal qui, par définition, ne sert à rien d’autre qu’à la compagnie de son maître.

Après diverses campagnes menées, notamment par la Fondation Brigitte Bardot, en faveur de la reconnaissance du cheval comme « animal de compagnie », un député, Lionnel Luca, élu des Alpes-Maritimes, a soumis en 2010 à l’Assemblée nationale un projet de loi dans ce sens. Sans doute ces initiatives procèdent-elles d’une louable intention : mieux protéger l’animal. Malheureusement, le nouveau statut revendiqué apparaît à l’examen comme illusoire et même dangereux pour le cheval lui-même, et donc en contradiction avec le but affiché.

Illusoire parce que le cheval ne fera jamais un animal de compagnie satisfaisant. Sa grande taille (exception faite de ces caricatures d’équidés que sont les falabellas et autres chevaux miniatures), sa nourriture encombrante, son incapacité à contrôler ses sphincters, son besoin d’espace et d’exercice, son extrême sensibilité et son tempérament fougueux impliquant des techniques de maniement spécifiques, son entretien relativement onéreux, ses faibles manifestations d’attachement envers son maître, font que le cheval n’est pas en mesure de rivaliser avec le chien ou le chat comme animal de compagnie.

Ce statut comporte également des risques pour le cheval lui-même et pour sa survie en tant qu’espèce domestique. Que changerait en effet une législation faisant passer le cheval de son statut agricole et d’animal de rente actuel à celui d’un animal de compagnie ? Outre la perte d’une TVA à 5 % pour la filière, elle soumettrait les équidés à l’application de la Convention européenne pour la protection des animaux de compagnie adoptée à Strasbourg en 1987 et ratifiée par la France en 2003 (décret d’application du 28 août 2008), ce qui aurait pour effet de limiter voire d’interdire leurs utilisations traditionnelles. La première touchée serait l’hippophagie. Ceux qui se prétendent les « amis » du cheval auraient tort de se réjouir d’une telle perspective : la disparition des races de trait lourd, dont la boucherie est à peu près devenue le seul débouché, entraînerait une perte significative de biodiversité domestique ; par ailleurs, la mise à la retraite, c’est-à-dire au pâturage, de quelque 70 000 chevaux de réforme par an, venant s’ajouter à ceux des années précédentes, aurait pour effet, dans le contexte actuel de raréfaction des terres agricoles (la France en perd l’équivalent d’un département tous les cinq ans), de transformer les équidés en une nouvelle nuisance.

Seraient également menacés les secteurs les plus prestigieux et/ou les plus populaires de la filière. En effet, l’article 7 de la dite Convention stipule qu’« Aucun animal de compagnie ne doit être dressé d’une façon qui porte préjudice à sa santé et à son bien-être, notamment en le forçant à dépasser ses capacités ou sa force naturelles ou en utilisant des moyens artificiels ». En plus d’être peu conformes à l’esprit positif du Droit français, quel magistrat sera en mesure de juger de notions aussi floues que le « bien-être » de l’animal ou le caractère « naturel » de ses capacités ou « artificiel » des moyens de son dressage ? , ces dispositions finiraient inévitablement, sous la pression de certains « amis » du cheval, par s’appliquer aux embouchures, aux enrênements, aux éperons, à la cravache, et par empêcher toute compétition équestre ou hippique… Le risque, c’est en définitive qu’il ne subsiste plus, d’ici quelques décennies, que de pitoyables mini-poneys canisés, tenus, non pas en licol et longe, mais en collier et laisse (vu au bois de Vincennes), et puérilisés, affublés de couches pour équidés (vu également), anticipations de l’idéal bardotien du dada-à-sa-mémère.


Jean-Pierre DIGARD, directeur de recherche émérite au C.N.R.S., membre de l’Académie d’Agriculture de France

 

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