PistiaLes aliens sont parmi nous


Les hommes ont toujours tenté d'acclimater des animaux et des plantes exotiques (ou allochtones), tant pour des raisons alimentaires ou économiques, que pour des raisons scientifiques ou esthétiques.
Que serions-nous sans le maïs, les pommes de terre ou les tomates ?

Renouée du Japon
Renouée du Japon
Le processus s'est accéléré avec les empires coloniaux puis l'accélération exponentielle des moyens de transport et du commerce international.

En ce qui concerne le milieu aquatique, la carpe, que nous croyons autochtone, n'a-t-elle pas été introduite depuis l'Asie par les romains ?
Les poissons et plantes tropicales de nos aquariums ont été longtemps importés sans souci des conséquences sur l'environnement. Il est vrai que la majorité des espèces ne peut s'adapter aux conditions climatiques hivernales. Une exception cependant pour de rares espèces, comme la carpe koï si bien acclimatée qu'elle est maintenant classée par le législateur parmi les animaux domestiques.

En ce qui concerne les poissons, comment éliminer le poisson-chat, le silure glane, la perche soleil, la truite arc-en-ciel, le sandre, le black-bass introduits depuis plus d'un siècle et définitivement acclimatés dans nos cours d'eau. Sans compter récemment le prolifique Pseudorasbora qui envahit nos étangs.
Ajoutons les divers invertébrés comme les écrevisses américaines ou la moule zébrée. Sans oublier des batraciens comme la grenouille rieuse et la grenouille- taureau, les tortues de Floride sans compter des micro-organismes comme des bryozoaires et des diatomées.

Dans l'autre sens, un grand naturaliste s'est vanté en 1949 d'avoir introduit à Madagascar des poissons européens comme la carpe, la tanche, la truite fario ou le gardon en ayant le culot d'écrire qu'il avait eu le bonheur de constater que ces espèces s'étaient parfaitement acclimatées en éliminant leurs concurrentes autochtones dont les cichlidés!
Myriophyllum aquaticum
Myriophyllum aquaticum
(voir à la fin de cet article).
Quant aux plantes aquatiques d'agrément, l'acclimatation de la plupart d'entre elles ne date pas d'hier. Jussies, Myriophylles, Elodées, Lagarosiphons décoraient les bassins de jardin d'Europe dès la fin du XIXè siècle.

La prise de conscience du danger de propagation aux milieux naturels et d'atteinte à la biodiversité est récente, datant seulement d'une vingtaine d'années.
Trop tard pour lutter contre une propagation largement
distribuée pour les espèces allochtones pionnières. Leur éradication est maintenant illusoire.
La liste des plantes invasives (ou pouvant le devenir) s'allonge d'année en année sans grande réaction des professionnels, des pouvoirs publics et des amateurs qui sont toujours avides de nouveautés. Certaines de ces plantes sont toujours proposées en jardinerie (cf catalogues sur internet).
Comment certains amateurs peuvent t'ils résister à l'achat de beaux spécimens décoratifs alors qu'ils n'ont que peu (voire pas du tout) de connaissances botaniques ?
Lagarosiphon
Lagarosiphon
Peu leur importent le nom de la plante, sa physiologie, ses origines. C'est beau ! Ça pousse bien! Si j'en ai trop, j'en donne aux copains !

Et la chaîne infernale commence !

En dehors de la FFA, je fais partie du syndicat des étangs de la Haute-Vienne où nous sommes sans cesse consultés pour des invasions de Jussies, Myrio, Elodées et autres pestes végétales Que faire, sinon conseiller une éradication manuelle ou mécanique donnant des résultats incertains et informer par des articles (peu lus) et des conférences devant un public souvent clairsemé et peu motivé. J'ai fait plusieurs, de ces conférences, tant sur les animaux que sur les plantes. Le résultat en est assez décevant, les propriétaires d'étang et pisciculteurs restant surtout motivés par des questions de gestion et de rendement.
Certes, le législateur s'inquiète. Mais, pour le moment, seules deux espèces de Jussie sont interdites (du reste déjà largement implantées depuis des décennies au moment de la réglementation) : Ludwigia peploides et L. grandiflora (arrêté du 2 mai 2007).

Cette liste paraît bien dérisoire, compte tenu du nombre d'autres plantes déjà présentes.
Toutes les régions sont concernées. Des documents d'information sont régulièrement établis par divers organismes (en majorité associatifs) dans chaque région. Elles demandent sans cesse d'être actualisées et rediffusées..
Que pouvons-nous faire ?

Elodea canadensis
Elodea canadensis
D'abord informer ! Informer ! C'est notre rôle d'aquariophiles responsables.


C'est par les clubs, les associations spécialisées, les sites internet, les forums, les organismes de défense des éleveurs amateurs (comme ProNaturA) que l'information doit passer.
Avant d'introduire une nouvelle plante, l'amateur devrait aussi se renseigner en consultant les nombreux sites internet consacrés aux plantes invasives.
Citons la possibilité de télécharger sur internet « Plantes aquatiques invasives PACA ». Ce document est très bien fait, même s'il ne concerne que la région méditerranéenne. Il y en a d'autres dans chaque région ou pays européen.
À consulter aussi la législation sur les espèces invasives et les textes du Grenelle de l'environnement.
La Fédération Française d'Aquariophilie (FFA) vient d'éditer une plaquette. Sa diffusion concerne les clubs adhérents, mais combien de clubs ne sont pas fédérés ?
La FFA n'a pas été inactive. Un article sur les Jussies et un sur les Elodées sont déjà parus dans son bulletin.
Mais combien d'aquariophiles ou d'amateurs de bassins restent totalement individualistes ?
C'est en regroupant nos efforts que nous pourrons efficacement agir de façon avant tout préventive.

La formation et la prévention d'abord !
La loi et la police après !

Le législateur est toujours lent. Les débats au sein des commissions durent souvent plusieurs années avant qu'un texte définitif soit établi et qu'une loi ou un arrêté s'applique. Nous l'avons vécu récemment pour la nouvelle définition des espèces domestiques au ministère de l'agriculture. Il faut aussi dire que nous ne pouvons susciter les thèmes de projets législatifs, ceux-ci nous étant imposés dans des commissions dont le rôle est seulement consultatif.
La vigilance passe donc d'abord par le monde amateur et ses multiples réseaux dont la puissance ne peut résulter que de la collaboration de tous.


 Un grand naturaliste s'est autrefois vanté du succès de l'introduction de nombreux poissons allochtones à Madagascar

Il s'agit de Jacques Arnould du Muséum d'Histoire Naturelle de Paris qui a été responsable de l'Aquarium de Monaco et longtemps une référence en aquariophilie.
Sa publication est parue en 1959 dans le fascicule dix de la « Faune de Madagascar » publié par l'Institut de recherche scientifique Tananarive-Tsimbazaza, sous les hospices du gouvernement de la jeune République Malgache.
Ce texte est un parfait exemple de la bonne conscience des savants de l'époque.
Aucun scrupule quant aux dramatiques conséquences de l'introduction d'espèces exotiques sur la biodiversité autochtone.

Plus personne n'oserait maintenant se vanter de telles actions.
Et encore, cet ouvrage ne concerne que Madagascar, et uniquement les poissons.
Le mépris de la biodiversité était un phénomène mondial. Nous en subissons les conséquences irréversibles sur les biotopes de notre planète.
Ne recommençons plus jamais ça.
Vœu pieux bien pitoyable face au désir constant de l'homme de chercher ailleurs les richesses qu'il a chez lui...

Extraits de « Faune de Madagascar » - Jacques Arnould - 1954

Truite arc-en-ciel (Salmo irideus)
« Cette truite originaire des États-Unis, a été introduite de France en 1922. Elle se maintient dans l'Ankaratra grâce aux rempoissonnements. On peut la considérer cependant comme presque acclimatée dans cette région »

Carpe miroir
Carpe miroir
Carpe (Cyprinus carpio)
« La carpe est le prototype du poisson de pisciculture. Elle a été répandue dans le monde entier. À Madagascar, une variété sélectionnée (carpe miroir) a été introduite en 1914 et elle s'est bien répandue dans tous les étangs et cours d'eau des Hauts-Plateaux et même dans les régions plus basses et plus chaudes (Betsiboka).
Pour renouveler la race de ces carpes nous avons, à la demande du Service des Eaux et Forêts de Madagascar, expédié de Paris avec succès en mars 1959, huit carpillons de 50 grammes de type « Royale ». Les colis par avion ne dépassaient pas 3 kilogrammes et chaque poisson était dans son sac individuel en polyéthylène avec seulement 250 grammes d'eau.
En climat tropical, les carpes se reproduisent pendant toute la saison chaude. Tous les procédés classiques d'élevage donnent de bons résultats ».

Tanichthys de Chine (Tanichthys albonubes)
« Originaire de Kwantung de la Montagne des Blanc Nuages près de Canton. Cette petite espèce d'aquariophilie s'est bien acclimatée dans les eaux fraîches de la région de Tananarive. Introduite en 1952 par nos soins ».

Tilapia (Oreochromis mossambicus)
« Introduit seulement depuis 1956 du Mozambique portugais, ce Tilapia est encore en cours d'expérimentation à Madagascar ; mais il est probable que, vu sa courte croissance, sa grande taille et sa prolificité, il donnera d'excellents résultats tant en eau douce qu'en eau saumâtre, comme le prouvent les résultats obtenus depuis la guerre en Indonésie ».

Tilapia (Tilapia nigra)
« Le premier des Tilapia introduit en 1950 en provenance du Kénya s'est bien acclimaté mais reste de petite taille (100mm) à l'exception de quelques mâles qui peuvent devenir plus gros. Présent dans les moindres plans d'eau. Nous avons signalé en 1953 l'incubation buccale pratiquée par la femelle, fait qui n'était pas connu pour cette espèce. Ce Tilapia, vu sa faible taille ne présente que peu d'intérêt pour l'élevage ».

Black-Bass
Black-Bass
Le Black-Bass (Micropterus salmoïdes)
«Le Black-Bass, introduit de France en 1951, est originaire d'Amérique du Nord. Cette espèce eurytherme s'est bien accommodée des Hauts-Plateaux qui ne dépassent que rarement d'ailleurs + 25° C. Il présente l'inconvénient d'être strictement carnassier et risque de détruire les espèces autochtones et introduites plus faibles ».

Anabantidae
« Cette famille, représentée uniquement en Afrique tropicale et en Insulinde, n'est pas autochtone.
Le Gourami a été introduit en 1857, de Maurice, sur la côte Est où il s'est parfaitement acclimaté. »

Le Macropode de Chine (Macropodus opercularis) « a été introduit en 1952 sur les Hauts-Plateaux comme culiniphage et destructeur des mollusques vecteurs de la bilharziose ».

Gambusie
Gambusie
Gambusie (Gambusia affinis)
« Introduit par le Dr Legendre en 1929 en provenance du midi de la France où ce petit vivipare était déjà bien acclimaté, la Gambusie n'a pas tardé à gagner la presque totalité de l'Ile, grâce aux soins de l'homme pour lutter efficacement contre les moustiques. Très prolifique, cette espèce est maintenue en bassin par les services prophylactiques. Elle présente aussi le gros intérêt d'être également consommable comme petite friture ».

Xypho
Xypho
Xypho (Xyphophorus helleri)
« Introduits par nos soins en 1952 sur les Hauts-Plateaux et la région de Majunga, ces jolis poissons à dimorphisme sexuel bien marqué, se sont bien acclimatés et ils contribuent avec les autres Pœcilidés à l'assainissement des eaux »●

 


Photo entête : Pistia

Texte & photos : Docteur Claude Vast
Président d'honneur de la Fédération Française d'Aquariophilie


 

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